Hommage : Adieu Si Mahmoud !

, par  Laid Mokrani , popularité : 2%

Qui de nous n’a pas un souvenir du cours de Mr Mebarek Mahmoud auquel nous donnions le sobriquet de « Khbaïza » pour ses rotondités, son embonpoint et sa bonhomie légendaire …
Nous l’avions eu comme prof d’arabe au CEG Benbadis vers 68-69, avec Mlle Arsonneau en anglais, Mlle Chaib Cherif en français, Mr Petit en maths et sciences nat , Mr Bekka en éducation physique, et Mr Bennia comme principal du collège .

Mr Mebarek a fait ses premières classes dans la première école libre que construisit Cheikh Abdelhamid Benbadis à la Kalaa des Beni Abbes, après l’avoir visitée, juste après le centenaire colonial de 1930. La construction de cette école, plantée en pleines montagnes des Bibans, dans cette vieille citadelle de l’Algérianité séculaire et de la rébellion à l’occupant, dont les hauteurs frôlent parfois les nuages, a été pensée par les Oulemas comme une réponse au triomphalisme du centenaire et comme un symbole à la continuité de l’esprit de résistance .L’heure pour Ben Badis et ses compagnons était à la résistance culturelle et politique face à l’aliénation colonialiste. La Kalaa des Djouads, qui était prévue pour accueillir le premier congrès de la révolution, a été selon les témoignages le seul village de la wilaya 3, où le Colonel Amirouche pouvait enlever ses rangers. A la Kalaa toujours, Amirouche prit comme secrétaire,le futur général Hocine Ben Maalam. Suivirent les bombardements massifs de « l’opération jumelles » qui n’épargnèrent même pas la vieille mosquée de Sidi Ahmed Amokrane. Actuellement les Kalaaoui se sont remis à la reconstruction de leurs maisons ancestrales et même Ali Haroun a rebâti les vieilles pierres des siens, pour finir ses vieux jours …

Comme son frère Si Djamel, Si Mahmoud Mebarek appartenait à une famille de lettrés et d’arabisants éclairés, dont le père, installé au Fg de la Gare avait ouvert vers ces années là, une librairie jadis prospère où on rencontrait souvent Si Moussa Lahmadi, Si Seddik Bouchachia et bien d’autres maitres d’école de culture arabe et d’inspiration Badisienne.
Dans le cours de « Khbaïza », Il nous faisait réciter beaucoup de vers de la belle poésie arabe que nous devrions apprendre par cœur chaque semaine. Mr Mebarek était sévère pour la diction et l’exercice était autrement plus ardu, s’agissant des poèmes antéislamiques à la langue corsetée au vocabulaire et aux tournures du langage des tribus Rabiaa, Bakr et Temim. En me contentant de réagir seulement à ces devoirs scolaires, sur le moment je n’avais pas conscience de la suprême utilité de connaitre par cœur les vers de Zoheir, Antar, El Aacha, Labid, et Moutannabi…

Plus tard, quand j’ai pris la mesure de ce que c’est que réciter des vers arabes, leur pouvoir de séduction , leur utile sagesse et tout le plaisir linguistique à bien les comprendre , à bien les dire et les déclamer ; je me suis souvenu de la paresse que je mettais à les apprendre chez Mr Mebarek. Et alors dans l’ennui des casernes et des bureaux, je me suis mis à les réapprendre, non plus avec la volubilité de l’enfance, mais avec l’assiduité laborieuse de l’adulte que je suis devenu.

Avec nous dans les classes, il y avait son frère Smaïn, « Porthos » .Cela n’empêchait pas le sympathique Mr Mebarek d’exprimer son humour grivois et de nous raconter les mille et une anecdotes loufoques qu’il savait épicer de feintes grammaticales de l’arabisant cultivé et de vers osés de Bechar et de Hamad Adjrad.

Une de ces anecdotes fabuleuses que me racontèrent hier Smaïn et ses frères, à la veillée funèbre de Si Mahmoud en disait long sur le personnage et sur le prof.

Un jour, Mr Mebarek voulut coller ses élèves. Il écrivit au tableau des vers difficiles avec des fautes d’orthographes impossibles et promit de marier sa fille Nadjat à celui qui saura les trouver. Toute la classe y passa .Personne ne sut démêler la devinette. Enfin monta au tableau une espèce de pygmée, élève à la mine affreuse de Quasimodo qui, d’une pichenette résolut le problème. Mr Mebarek acquiesçât devant la performance du petit monstre mais lui dit : « Pour Nadjat, j’ai bien peur qu’elle ne voudra pas de toi !!! »

Récemment, je suis allé le voir deux ou trois fois dans son « Hanout de livres » qu’il avait ouvert dans leur ancienne maison de Lagare, juste pour occuper sa retraite. Je le trouvais très diminué physiquement, mais sa faconde et son humour étaient intacts. Il était heureux que je lui rende visite. On papotait sur tout et sur rien et ses yeux brillants me disaient toujours de revenir le plus souvent. A ma façon de parler, Si Mahmoud compris que j’ai fais d’énormes progrès en arabe. Il m’invitait chaque fois, à choisir les livres que je voulais. Je refusais par pudeur, mais un jour j’en ai pris un, pour le souvenir : « Tabakat el houfadh » de Sayouti.
Adieu Si Mahmoud !

Laid Mokrani
Bordj Bou Arreridj 08 janvier 2010

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria