Sidi Ahmed Amokrane ou l’histoire d’un Djoudi (1560 - 1598)

, par  Mokrane Mokrani , popularité : 1%

Sidi Ahmed fils d’Ahmed El Abess Ben Abderahmane, désigné par le titre de Mokrane (Amokrane, en langue berbère : grand, chef), qui va servir désormais de nom patronymique à ses descendants (les Mokrani), succéda à son frère Abd-el-Aziz(1), vers l’an 1560.Sidi Ahmed Amokrane est, en effet, le grand chef dont parlent les légendes. D’un caractère plein d’humanité et de justice, il s’occupa, avec prudence et habileté, de l’administration de son petit royaume. Dans un moment devenu critique par suite du désastre éprouvé par son frère, il sut se concilier les esprits et raffermir son autorité.

En 1559, nous dit Gramaye(2), le chef des Beni-Abbas organisait une armée régulière et appelait chez lui des renégats d’Alger et des chrétiens, qu’il autorisait à vivre suivant leurs moeurs et leur religion.

Les populations montagnardes ne lui offrant pas assez de ressources, il voulut se ménager un appui et, au besoin, une retraite dans le Sud, pour mettre ses ennemis dans l’impossibilité de l’atteindre en cas de revers. Il se lança dans cette voie avec autant de succès que d’audace.

A la tête d’une armée forte de huit mille hommes d’infanterie et de trois mille chevaux, il parcourut les oasis du Zab, soumit à son autorité Tolga et Biskra, et poussa même jusqu’à Tougourt, où il laissa, avec le titre de cheikh, un de ses fidèles cavaliers des Hachem, nommé El-Hadj-Khichan-el-Merbâï. Un parent de ce dernier, nommé El-Hadj-Amar, avait déjà été investi comme cheikh des oasis de Tolga et de Biskra ; enfin, un autre individu, Abd-el-Kader-ben-Dïa, khalifa de Mokrane dans le Sahara, déploya un grand zèle pour les intérêts de son maître. Mokrane établit de nombreux postes dans lesquels il plaça de fortes garnisons, qui étaient fréquemment changées, pour empêcher les relations trop suivies entre ses soldats kabyles et les habitants du pays qu’il venait de soumettre. Il créa aussi, sur les points culminants de la contrée, une série de postes signaux, qui, à l’aide de fumée pendant le jour et de feux pendant la nuit, transmettaient rapidement à la Qalâa les nouvelles du Sud. Quelques-unes de ces stations télégraphiques, dont on voit, dit-on, encore les ruines, étaient situées :

1° Agueba-es-Senadek, au sommet de la montagne de la Qalâa

2° Tafertast, sur le Drâa-Methnnan

3° Râs-djebel-Guettaf

4° Ras-Djebel-Salatj etc.

Le concours d’Abd-el-Kader-ben-Dia ne fit jamais défaut à Mokrane. Tant qu’il vécut, le Sud fut maintenu dans l’obéissance, et fournit de précieux auxiliaires au seigneur de la Qalâa, chaque fois qu’il eut à lutter contre ses voisins. Aussi, les Oulad-Mokrane n’ont jamais exigé d’impôts de ses descendants, en reconnaissance des services qu’il rendit à leur ancêtre. Un chant de cette époque, que les Sahariens fredonnent encore de nos jours, dit, à son sujet :

* Abd-el-Kader-ben-Dia

* Nous a attaqués et nous a fait la guerre,

* Comme on la fait aux autruches ;

* il serait toujours notre maître,

* Quand bien même nous nous attacherions

* Des ailes aux pieds pour lui échapper plus vite.

Après avoir soumis le Zab, Mokrane pénétra dans le pays des Oulad-Naïl, et força cette grande tribu à reconnaître son autorité. Les Oulad-Naïl, insaisissables par leur mobilité, s’éloignaient dès que l’armée d’invasion était signalée. Une nuit, les éclaireurs de Mokrane atteignirent un douar immense, dont ils suivaient la piste depuis plusieurs jours. Afin de ne pas donner l’éveil aux fugitifs avant l’arrivée de la masse de la colonne, ces éclaireurs se tinrent éloignés et cachés dans les dunes de sable. L’un d’eux seulement s’approcha, en rampant, pour observer de plus près le nombre et les dispositions des Oulad-Naïl. Dans une tente isolée, une femme broyait du grain, et, en tournant la meule, elle chantait :

* Sidi-Ahmed-el-Mokrani, le conquérant,

* Laisse dans la vallée la trace de son passage ;

* il est monté sur sa jument Guettara,

* Ses goums de cavaliers, nombreux comme le sable,

* Le suivent pas à pas.

* il finira par enlever les douars des Oulad-Salem (fraction des Oulad-Naïl).

Cependant Mokrane, après une rapide marche de nuit, arrivait, à l’aube, auprès des douars récalcitrants, les entourait et les razzias. La tente de la femme qui avait chanté les louanges de Mokrane, pendant la nuit, fut seule respectée, et on nomma Soubâa-mokrane, le doigt de mokrane l’endroit où eut lieu cette rencontre.
Une autre légende explique ainsi l’origine du nom de Soubâa-Mokrane : Mokrane avait établi le campement de ses goums au pied du pic, où il creusa même un puits. Une vedette veillait continuellement au sommet de la montagne, et, des qu’elle voyait dans la plaine des troupeaux ou des cavaliers, elle levait aussitôt son doigt dans la direction où elle avait signalé l’ennemi.

Le lendemain les autres fractions des Oulad-Naïl conjuraient l’orage qui les menaçait par une prompte soumission.L’année suivante, une affreuse disette désolait le pays ; les habitants de Qalâa-beni Hammad, qui avaient en réserve de grandes quantités de grains, refusèrent de secourir les nécessiteux. Mokrane leur infligea un châtiment sévère, pour punir leur égoïsme : les silos furent vidés et la ville saccagée par une quantité innombrable d’Arabes, lancés contre elle comme une nuée de sauterelles. Cette mesure rigoureuse porta le dernier coup à la Qalâa hammadite, qui avait déjà beaucoup souffert pendant les luttes des Almohades, des Mérinides et des Hafsides. De cette cité, jadis si puissante et si prospère, il ne resta plus que le minaret d’une mosquée, dont les débris témoignent encore de l’ancienne splendeur de la capitale hammadite. A cette époque, mourut le khalifa du Sud, Abd-el-Kader-ben-Dïa. Son successeur, nommé Aïssa(3), était un marabout ambitieux qui, espérant substituer son autorité à celle des Mokrani, leva l’étendard de la révolte, et réunit autour de lui une foule de nomades ; mais Aïssa essuya une défaite, et tomba au pouvoir de Mokrane. Condamné à être brûlé vif, on l’enferma dans un Tellis contenant un quintal de poudre (baroud). La poudre fit explosion, sans causer aucun mal au coupable, dit la tradition. Mokrane lui pardonna alors en prononçant ces mots, qui sont passés en proverbe : Les marabouts sont les chardons et nous les chameaux ; ils nous piquent, quand nous les touchons.

Mokrane passait l’été à la Qalâa(4) et l’hiver dans le Sahara, où il se livrait à la chasse au faucon. Son campement habilite était à Aïn-Zekara, au sud-est de Bou-Sâada.
Les expéditions qu’il fit dans le Sud sont confirmées par ce passage (les Époques militaires de Berbrugger ; A l’époque où Marmol(5) écrivait son ouvrage, qui parut en 1573, le successeur d’Abd el-Aziz faisait des courses sur le terrain des Turcs, soumettait leurs Arabes, recueillant des contributions dans toute la partie du Sahara qui est au sud et au sud-est des Beni-Abbas ; le tout en dépit du gouvernement d’Alger et du chef de Koukou (Djurdjura), avec qui il était en guerre perpétuelle.

Grâce à la bonne administration de Mokrane, le pays atteignit un degré de prospérité inconnu jusqu’alors ; il ne se borna pas seulement à étendre ses conquêtes, il chercha encore, dit la tradition, à embellir sa capitale et à augmenter le Bien-être de ses sujets, il construisit à la Qalâa la mosquée à arcades (Ouzsanou), dans laquelle il rendait lui-même la justice. Il créa des écoles pour les Tolba, et de vastes magasins servant d’entrepôt aux marchandises que l’on venait acheter de toutes parts. Les fontaines furent aménagées et de nombreuses routes tracées aux environs. Sa sollicitude s’étendit également sur les fellahs ; il leur partagea les terres de culture, et délivra à chacun d’eux, des litres de propriété que l’on retrouve encore, dit-on, chez quelques individus.

Une famille arabe de la tribu des Hachem, venue de l’ouest à une époque dont la tradition n’a pas conservé le souvenir, avait offert ses services aux Mokrani. Les 233 Hachem, accueillis avec empressement, ne tardèrent pas à prospérer et à se multiplier. Attachés irrévocablement à la fortune de leurs protecteurs, ils formèrent le noyau de la cavalerie régulière du sultan Abd-el-Aziz. Sidi Ahmed-Mokrane augmenta leurs privilèges, et, comme ils étaient excellents cavaliers, c’est à eux qu’il confia la reproduction et l’élevage d’une race de chevaux qui, au début de la conquête française, jouissait encore d’une grande réputation.

Plus tard, d’autres familles étrangères vinrent s’adjoindre aux Hachem pour obtenir des emplois ou des terres ; toutes ces fractions se groupèrent, se rapprochèrent par intérêt politique, conservant le nom collectif de Hachem, qui, dans la Medjana, devint synonyme de makhzen des maîtres du pays.

D’après un esclave chrétien, dont Haëdo(6) reproduit les informations, un fils du roi de La-Abbés vint à Alger, le 16 septembre 1580, pour féliciter Djafar-Pâcha, nouvellement arrivé de Turquie, et lui offrir un présent de six mille doubles d’or, valant deux mille quatre cents écus d’or d’Espagne (19,512 fr.) ; quatre cents chameaux et mille moutons. Mais ces bonnes relations ne furent pas de longue durée, car, en 1590, les Beni-Abbas étaient en état de révolte contre les Turcs. Kheder-Pacha, pour les réduire, fut former une armée de douze mille fusiliers, mille spahis, auxquels quatre mille cavaliers arabes se joignirent en route.

Le chef des insurgés l’attendait, à la tête de trente mille cavaliers, nombre qui fait supposer que son influence s’étendait sur les plaines de la Medjana et du Hodna, seules contrées qui puissent lui fournir une aussi grande quantité de chevaux. Cependant, sa principale force était probablement son infanterie berbère, et surtout la situation de Qalâa, sa capitale, qui était bâtie dans un lieu élevé et de très difficile accès. C’est là qu’il se tenait en personne, et comme le pacha voulait surtout s’emparer de la tête de la rébellion, il prit ses mesures en conséquence.

On ne pouvait arriver au camp du cheikh que un sentier escarpé, où l’on devait monter un à un,Kheder- pacha se garda bien de tenter une escalade qui n’eût réussi et l’aurait placé dans une position très périlleuse, en face de la nombreuse cavalerie les insurgés quittent le plat pays. Il se borna à cerner le pied de la montagne, au moyen d’un retranchement fait de terre et d’arbres coupés ; puis, il attendit les effets du blocus hermétique qu’il venait d’établir, et qui lui parut devoir moins meurtrier et plus efficace qu’un assaut. Pendant ce temps, les troupes turques ravageaient la campagne environnante à loisir, et sans que la nuée de cavaliers auxiliaires des Beni-Abbas ne paraisse y avoir mis aucun empêchement.

Du haut de son rocher de Qalâa, le cheikh assistait à ces dévastations, sans pouvoir faire autre chose qu’envoyer ses fantassins contre les Turcs, chargés de la garde et de la défense des retranchements, et, ce qui était encore plus gênant, sans pouvoir recevoir aucune provision de guerre et de bouche.

Les janissaires coupaient sans pitié les arbres à fruit, et se livraient à tous les actes sauvages de destruction qui ont toujours constitué la partie essentielle de leur système militaire dans ce pays.

Cependant, ils n’avaient pas encore obtenu d’avantages marqués, lorsqu’un marabout kabyle vint s’interposer entre les parties belligérantes, Des musulmans, leur dit-il, ne doivent pas se faire la guerre entre eux ; ils doivent réserver leurs coups pour les infidèles. » Ce langage conciliant fut écoulé de part et d’autre ; car les hostilités, qui duraient depuis deux mois, fatiguaient également les Kabyles et les Turcs.La paix se fit donc à la condition que le chef des Beni-Abbas paierait trente mille écus. »

La paix régna pendant quelques années ; mais, à la suite d’événements, et à une époque que la chronique n’indique point, Sidi Ahmed-Mokrane, à la tête d’une nombreuse armée, alla attaquer l’établissement militaire que les Turcs avaient fondé à Bouïra. Il est évident que cette nouvelle guerre n’eut pas lieu inopinément et sans être provoquée par quelque grand conflit. Quoi qu’il en soit, les Turcs éprouvèrent une défaite ; mais Mokrane fut tué dans l’action. Cet événement doit être postérieur à l’an 1596, puisque Haëdo, qui finit à cette époque son épi tome des rois d’Alger, n’en fait aucune mention.

Sidi-Nacer, fils de Sidi-Ahmed-Mokrane, dut lui succéder vers l’an 1599. Il n’avait accompagné son père dans aucune de ses campagnes, et sa jeunesse, entièrement consacrée à l’étude et aux exercices religieux, s’était passée dans la zaouïa de la Qalâa. Il était d’un caractère timide et peu ambitieux ; aussi le fardeau de sa nouvelle position n’apporta-t-il aucun changement à ses goûts el à ses instincts naturels, et laissa-t-il péricliter l’influence si habilement acquise par ses ancêtres.

P/ Mokrane Mokrani

*Djoudi : Pluriel Djouads, (membres de la noblesse d’épée). Les Djouads constituent la noblesse militaire en Algérie ; ce sont eux qui mènent les hommes au combat. Plus ils sont braves, généreux, hospitaliers, plus le nombre de leurs clients augmente.

(1)Abd-el-Aziz : « le brave guerrier africain » disait Marmol l’historien espagnol.

Fidèle à l’alliance turque, amena, en 1550, à Alger, une petite armée de 15.000 à la tête desquels il accompagna dans l’ouest Hassane-Pacha, fils et khalifat du beglierbey Kheireddine. Ce fut grâce aux conseils et au courage personnel du sultan des Beni-Abbés que les Turcs battirent les Marocains sur le Rio Salado et reprirent possession de Tlemcen.Pendant cette expédition, Abdelaziz s’était attaché un groupe des Hachem de Mascara et en avait, fait sa garde particulière. Il les ramena avec lui et les installa au pied de la montagne de Qalâa, au nord de la Medjana : ce fut le noyau de la tribu noble des Hachem, qui, jusqu’en 1871, resta le makhzène fidèle des Mokrani.

Abdelaziz fut tué dans un combat et eut la tête tranchée par les Turcs à Tala-Mezida. Son frère Amokrane continua la lutte quatre jours encore ; les Turcs, épuisés, renoncèrent à prendre la forteresse des Beni-Abbès et rentrèrent à Alger, emportant comme trophée la tête d’Abdelaziz, et qui, ajoute la tradition légendaire, La tête d’Abd-el-Aziz resta exposée, pendant une journée, à la porte Bab-Azzoun. A l’heure de la fermeture des portes, le gardien de Bab-Azzoun était dans l’usage de faire une tournée le long des remparts, pour prévenir les retardataires et les inviter à rentrer.Quand il poussa son cri habituel : Ne reste-t-il personne dehors. La tête prit la parole et répondit : ne reste que la tête d’Abd-el-Aziz ; " Le pacha, informé de ce prodige, ordonna d’enfermer la tête dans un coffret en argent, et la fit enterrer avec pompe."

(2) Gramaye Jean-Baptiste est un historien, diplomate et géographe brabançon de langue latine. Il fut professeur à l’université de Louvain.Gramaye publia le faleux Diarum, journal de sa captivité Alger XVIe-XVIIe siècle, l’"Africa Illustrata", une monumentale histoire descriptive de l’Afrique, un ouvrage sur "les langues de l’univers et les divers systèmes d’écriture connus", ainsi qu’un curieux recueil polyglotte avec 107 versions du Pater Noster.

(3) Aïssa : Sidi Aïssa se voua entièrement, après cette aventure, à la vie anachorétique et à la prédication.son mausolée qui existe encore de nos jours à Sidi Aïssa, une ville dans la wilaya de M’Sila (28), et avant il me semble qu’elle était associée à Médéa.

(4) Qalâa : Le mot veut dire forteresse ; La prononciation de ce mot varie suivant les localités, de là les différences d’orthographe :Qalâa, Galaa, Guelâa, Queloa, El-Goléa ,El-Kala, Coléa, etc...

(5)Marmol : Marmol y Carvajal (Luis), historien espagnol du XVIe siècle ; demeura prisonnier des Arabes à la suite de l’expédition de Charles-Quint contre Tunis en 1535.

(6)Haëdo : Diego de Haëdo est un historien espagnol né dans la vallée de Carança et mort dans le première partie du XVIIe.

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria