Moniq Akkari : Itinéraire d’une écrivaine tunisienne de langue française

, par  Layachi Salah Eddine, Le Soir d’Algérie. , popularité : 1%

Moniq Akkari est une écrivaine de qualité, rebelle, discrète, intelligente et cultivée. Elle a soixante ans au plus, mais elle affirme qu’elle a plus de 4 000 ans d’existence de culture livresque. Dans ses œuvres, on découvre des conflits existentiels, des regards qu’elle porte sur la société et les conclusions qu’elle en tire. Elle est très attentive au travail des mots et aux différents jeux de langages dans tous les domaines. C’est ironique, efficace et merveilleusement écrit. Nous l’avons déjà rencontrée en 2004 et au mois de mai 2011 à Paris. Akkari vit en Polynésie, depuis juin 2013 à ce jour. Elle a bien voulu nous parler de son parcours, en tant qu’écrivaine, femme de théâtre, poétesse, journaliste, etc.

Le Soir d’Algérie : Si vous deviez vous présenter comme auteur, comment vous définiriez- vous ?

Moniq Akkari : Parler de moi ? Sérieusement, je me demande si « j’en vaux la peine », tant autour de moi et dans le monde tombent des victimes… Pour me définir, s’il est possible de le faire avec les vivants, encore moins avec les artistes, je ne me reconnais aucune véritable appartenance à une nation, une culture, une idéologie, une croyance. J’ai toujours fonctionné en freelance… Une sorte de citoyen du monde. Avant d’écrire comme écrivaine : j’avais réglé le problème de l’écriture en passant un doctorat de lettres françaises dont j’avais choisi un auteur qui lui-même fonctionnait sur différents horizons du monde : l’Amérique latine, le Sahara, l’île Maurice. Je tentais de prouver dans ce doctorat que quelles que soient les analyses littéraires qu’on menait, on ne parvenait jamais à enfermer totalement l’écrivain dans des catégories, surtout s’il est de grande envergure… surtout s’il ne se contente pas de la médiocrité comme J-M. G Le Clézio. Le fait d’écrire est une remise en question perpétuelle : c’est la position de J. M. G. Le Clézio (entre autres). De plus, toute étude (littéraire) soulève des questions sans réponse.

Vous avez sûrement fait votre propre bilan sur votre parcours. Quel est votre rapport à l’écriture, à la lumière de ce bilan ?

Bien entendu, je n’ai pas suivi un parcours balisé… Mon écriture, en fait, a toujours été stimulée par des grands coups d’émotion, des bouleversements, des causes à défendre, même celles qui paraissent infimes et ne toucher que des êtres ignorés, bafoués. Si je me suis servie de mon expérience (d’enseignante, de journaliste) elle n’alimente que les témoignages (enquête sur les gourbis) que je mets en scène ou leur récit : ainsi Les courtes nouvelles publiées à Alyssa Editions, sous forme de carte-lettre en 1993 Nouvelles de Tunisie : traitant d’enfants exploités, de dealers de drogue issus de la high society proche du palais présidentiel, de la fille violée dans un commissariat de police tunisois, du fou molesté par les voisins, etc. La nouvelle primée au Forum Femme Méditerranée de Marseille (1995) Clin d’œil à Lucy pointant le racisme contre les Noirs tunisiens. Le roman Crève le Ciel, 1998 édité en Tunisie, relate l’oppression qui s’exerce sur les filles dans les campagnes… Une séquence du spectacle théâtral La Rencontre, dans le cadre de l’écriture théâtrale francophone sous couvert de l’IFC (Institut français de coopération) au Théâtre de l’étoile du Nord (Tunis) Chkakel montre la montée de l’intégrisme autour des années 2001, vécue par le petit peuple tunisien qui ne se rend compte de rien… proposés. Le ballet-poème Les cris sourdent (1991 à Tunis) traitant du droit de vivre pour les plus faibles : les enfants, les homosexuels, les transsexuels, les femmes, les écrivains et les journalistes assassinés. Le spectacle s’achevait par l’évocation de la mort du poète Guermadi. Le spectacle de théâtre Rumeur 1995, que j’ai adapté de la nouvelle de Léa Vera Tahar, dénonce sous forme symbolique l’écrasement des femmes par les intégristes. Il a été joué entre autres, dans les salons de l’ambassade d’Algérie à Tunis. J’ai aussi écrit le scénario de Le sous-marin de Carthage (Aza Productions) et la majorité des spectacles de dansethéâtre, chorégraphiés par Imed Jemâa de 1996 à 2014… J’écris toujours pour lui.

On dit que ce sont surtout les éléments autobiographiques qui déterminent l’écriture en dernière instance. Pouvez- vous nous en révéler quelques-uns qui ont été déterminants dans votre métier d’écrire ?

Je suis arrivée en Tunisie, sachant lire et écrire en arabe… avec dans mes bagages un manuscrit sur la vie d’une étudiante tunisienne en France dans les années 80 : Arbia de Jussieu. Il n’a pas été édité, mais à sa place, un recueil de poésie Téléphonamnésie publié en 1988 et traitant de la relation de soi avec les différents espaces culturels… on pourrait dire le choc des cultures, du hiatus entre les perceptions de l’alter ego. L’utopie d’une sorte d’universalisme qui avait nourri les années 68 tombait avec la montée du racisme, et des nationalismes sur un fond de frustration, les politiques d’expulsion, la chasse à l’émigré. L’époque de la libre circulation des individus était morte depuis longtemps… Avec l’oralité, la pratique de la poésie dite et interprétée sur une scène… j’ai donc été motivée pour écrire mensuellement et interpréter mes écrits : ils ont donc été rendus publics mais jamais édités ; ils ont fait l’objet de recueils : l’amour dans Convergences, l’intégration, la femme, le viol, la violence, les rapports de couple. Ils sont vite passés à la composition musicale à partir des années 2 000 en tant que concerts ou spectacles musicaux Méduse Blues ou Djembalaya. Certains témoignent de positions politiques : Poèmes en Barbarie (1991 sur la Guerre du Golfe), et autres spectacles de rap hip-hop sur l’exclusion des jeunes et la corruption des politiciens, Enfants de la rue (2003) avec un groupe de jeunes de la rue… Evidemment, je n’ai pas reçu l’approbation des instances de cette époque de dictature (le Credif en particulier en 1995), ai frôlé la censure, pas autant que dans mes articles journalistiques (carrément refusés), mais je crois avoir bénéficié d’une certaine chance, du fait qu’ils étaient en langue française, même s’ils sont émaillés de certains termes tunisiens. Un article sur les femmes m’a valu que les murs du jardin soient tagués de slogans intégristes… d’autres des insultes, deux agressions dans la rue, une intimidation des services du ministère de l’Intérieur, des menaces téléphoniques… C’est pour ce genre de risques occultes devenant plus pressants que j’ai quitté le pays…

Il ressort de votre parcours que l’exil fait partie comme thème et comme condition existentielle de l’aventure littéraire. Comment pouvez-vous décrire ce destin ?

J’ai continué à produire en France, mais beaucoup plus à travers des ateliers de théâtre ou d’écriture, essayant de mobiliser des amateurs sur la situation d’intolérance et d’exclusion que subissent les jeunes, les Manouches, les demandeurs d’asile, les sans-papiers ou les chômeurs… Situation déprimante, parce que le tunnel ne livre toujours pas d’issue… Ce qui ne m’a pas empêchée de participer à d’autres aventures littéraires poétiques comme « Pas d’ici, pas d’ailleurs » sur les femmes écrivaines de l’exil… Déprimée parce que la culture ne représente plus rien en France, j’ai donc pris ma valise et suis partie aux antipodes, en Polynésie. J’en suis à la période observation : car les Polynésiens, malgré la précarité dans laquelle ils vivent, ont une joie de vivre fondamentale, mais qui ne s’exprime pas dans l’immédiat avec exubérance. Je commence tout juste à trouver mes repères. Il est vrai que j’ai laissé loin derrière moi tout ce qui pouvait participer de la contrainte physique ou mentale. Il est une certaine adéquation avec soi, sa corporalité qu’on ne trouve nulle part ailleurs. La vie est frugale… mais j’allais dire « vivante ». Même si je participe régulièrement à des soirées slam, ce ne sont que mes premiers balbutiements pour me situer dans ce monde nouveau. Fréquentant différents milieux dont des associations de défense de l’environnement, face à l’acharnement des monopoles financiers, je suis actuellement sur l’écriture d’un polar, moyen de me glisser à l’intérieur des ressorts de la société…

Entretien réalisé par
Layachi Salah Eddine

Le soir d’Algérie

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria