Une bouteille à la mer

, popularité : 3%

Je m’appelle Youcef. J’ai été éboueur à Alger pendant plusieurs années. Je l’ai été aussi sous d’autres cieux mais plus maintenant. Eboueur est le nom générique donné à tous ceux qui travaillent dans le domaine de la propreté, ou si vous préférez celui des ordures. Ne soyez pas gênés, personnellement, ça m’est égal que vous employiez l’un ou l’autre. Chacun sa perception des choses, n’est-ce pas ? C’est comme l’histoire du verre à moitié plein ou à moitié vide, tout dépend de l’état psychique dans lequel on se trouve. En Algérien, on dit zebbel en appuyant franchement sur la dernière syllabe pour marquer la péjoration ; ça veut dire ordurier. Mais rassurez-vous, je n’ai rien d’obscène.

Quand on dit éboueur, les gens pensent immédiatement à cette grosse benne à ordures qui les réveille brutalement à l’aube alors que les rêves doux du petit matin n’ont pas encore fini de les bercer. Que voulez-vous, je sais que c’est énervant et je reconnais que le camion fait un de ces boucans à réveiller les morts. Si vous ajoutez à cela les cris et les appels pathétiques des éboueurs qui lui courent après, les bras chargés de sacs en plastique débordant de détritus et dégoulinant de liquides suspects, des sauces grasses généralement et des restes de dîner dont les enfants n’ont pas voulu, je comprends que vous pestiez de bon matin. Je ne veux pas vous dégoûter mais il faut savoir que les éboueurs trouvent parfois dans les sacs en plastique mal fermés ou éventrés par les chats et les rats des choses innommables si vous voyez ce que je veux dire. Quand ça ruisselle entre les bras, ils s’énervent un peu, contre le chauffeur qui s’est éloigné avec son camion. Ça sent fort les vêtements après. J’ai fait ce boulot aussi, pendant plusieurs mois mais au début de ma carrière seulement ; puis, grâce à mon cousin qui travaille à la mairie, je suis devenu balayeur de rue. C’est ce même cousin qui m’a fait venir à Alger. Je lui dois tout. Auparavant, j’étais aussi éboueur mais à l’intérieur du pays et si vous voulez vraiment tout savoir, à BBA. C’est un gros village des hauts plateaux, poussiéreux ou boueux selon les saisons. C’était encore une ville les premières années de l’indépendance paraît-il. J’ai souvent entendu des demi-vieux nostalgiques parler de gentes demoiselles coquetant à vélo, de pain et de lait livrés à domicile au moment où vous sortez du lit ou encore de clubs de musique et de théâtre. Pour ceux de ma génération, c’est tout simplement de la science fiction. Quant aux réflexions sarcastiques des vrais vieux évoquant leurs maîtres d’école d’antan, chaussures lustrées et cheveux gominés, heureusement qu’ils n’ont plus l’âge de monter ou de remonter au maquis. Moi, je suis né bien après et je n’ai souvenir que de gadoue et de fraude même avec Dieu. Cette époque bénie pour laquelle ils se lamentent à n’en plus finir ne m’appartient pas et je n’en ressens aucun regret. Mais je plains quand même ces nostalgiques qui ont connu autre chose que la poussière et la fange et qui vont passer le temps qui leur reste à vivre à faire des allers-retours déchirants dans le passé.

Je suis né dans un joli petit village perché à flanc de montagne. A quelques dizaines de minutes de route de BBA. On y a toujours vécu tranquilles sauf quand les barbus sont venus nous montrer le chemin du paradis. Les gens se sont subitement mis à discourir sur ce qu’il ne fallait pas dire ou penser dans les toilettes, sur la manière licite de se laver avant d’en sortir, etc… Heureusement pour notre village, seuls quelques égarés se sont convertis à la nouvelle religion. Quand je ramassais les ordures en ville, je rentrais tous les jours chez moi. Ma mère me préparait tout le temps des plats délicieux que j’avalais sous son regard jusqu’à avoir mal au ventre. Je lui rapportais toujours un présent de la ville. Je la sentais heureuse de m’avoir eu. Le travail à BBA n’était pas désagréable. Bon, il y a moins d’ordures qu’à Alger c’est vrai ; les rues sont un chouia plus propres mais je dois dire que je m’y suis ennuyé. Il n’y avait pas de perspectives pour moi dans ce gros village. Je ne suis pas instruit, je sais plus ou moins déchiffrer les écritures mais compter, ça je sais faire. C’est ce qui m’a encouragé à vouloir aller de l’avant. Je voulais avancer, faire quelque chose de ma vie. Je ne savais pas quoi mais je ne voulais pas rester les bras croisés. J’ai d’abord trouvé un poste d’agent de sécurité dans une école mais j’ai démissionné dès que j’ai eu la place d’éboueur. Agent de sécurité ne me convenait pas. Passer la journée, la vie peut-être devant une porte, l’ouvrir et la refermer toutes les cinq minutes, ce n’était pas mon truc. Il y en a qui s’y plaisent et pourtant ils sont de la même génération que moi. Je me demande d’où leur vient cette léthargie. Leurs mères ont du subir de terribles traumatismes avant de les mettre au monde et ils en portent encore les séquelles, les pauvres. Ils passent leur temps à fumer et à siffler du café (de mauvais goût, je le saurai plus tard) dans des gobelets jetables en parlant des affaires louches de leurs patrons, ou de foot, parfois seulement des filles. Il faut de tout pour faire un monde me diriez-vous, sauf que dans notre pays, il y a déjà eu deux ou trois générations d’agents de sécurité et autant sinon plus de hittistes. Quant aux ‘parkingueurs’, ce sont généralement d’anciens hittistes reconvertis non loin de leur mur d’attache. C’est peut-être l’attrait de l’uniforme et le pouvoir qui en émane qui attire les agents de sécurité. Moi, l’uniforme ne m’intéresse pas quelle qu’en soit la couleur ; je voulais bouger, rencontrer des gens, multiplier mes chances de réussite. En plus de savoir compter et lire les lettres de l’alphabet, je suis reconnaissant au Seigneur de m’avoir gratifié d’un physique loin d’être désagréable, en toute modestie. Alors je mise un peu dessus aussi. Côté caractère, je suis tout sauf violent ou agressif, parfois même trop conciliant. Ma grand’mère disait que je faisais honneur au prophète Youcef le fils de Jacob, il était si gentil, paraît-il. Je ne sais pas d’où elle tient ces histoires mais ça ne me déplaisait pas pour être franc.

Mais peut-être voudriez-vous aussi savoir pourquoi j’ai choisi le métier d’éboueur, car c’est un choix personnel ; personne ne m’y a obligé. C’est un métier ingrat, dévalorisant, répugnant pour certains et pourtant, il a un atout majeur à mes yeux : la tranquillité. Si vous êtes quelqu’un de paisible comme moi, il n’y a pas mieux. Personne ne vous envie, pas de risque de mauvais œil donc, personne ne vous embête et personne ne vous remarque non plus. Si vous ne l’êtes pas déjà à l’origine, vous devenez très vite invisible. Les gens passent, palabrent sans retenue adossés aux murs ou aux voitures en stationnement en sifflant un ersatz de café dans des gobelets jetables mais ne regardent jamais dans votre direction. Vous ramassez les gobelets, les mégots ou les restes de nourriture qu’ils jettent machinalement à leurs pieds à deux doigts des poubelles de rue et ne vous remarquent même pas. Pendant qu’ils palabrent le plus sérieusement du monde des milliards détournés par ceux qui sont censés veiller sur les caisses de l’Etat ou de foot, moi, je suis là, je vois et j’entends. J’apprends. N’est-ce pas extraordinaire ? A vrai dire, cela ne m’a emballé qu’au début car après quelque temps, j’ai fini par me lasser de leurs ritournelles : que du foot, rarement quelque chose d’intéressant comme les filles par exemple. Heureusement qu’il y a ces affaires de corruption à répétition qui agrémentent un peu les discussions. Mais là aussi, c’est devenu un peu lassant car j’avais l’impression de me trouver dans une moulinette. Plus les gens parlent de corruption et plus les bandits volent, me semblait-il. Peut-être que si on s’arrêtait d’en parler, ils s’arrêteront de voler ? Non, ce n’est pas envisageable ? Bon.

Un autre avantage et pas des moindres à être éboueur, c’est l’absence totale de stress au travail. Personne ne vous met la pression. Comme il n’y a pas foule dans les bureaux de main d’œuvre pour ce genre de boulot, vous vous retrouvez sans concurrence et les patrons font tout pour vous garder, pour peu que vous soyez un peu sérieux. Pas d’intervention pour vous faire recruter, pas de dessous de table, pas de partage de salaire avec quelque fonctionnaire véreux, pas de conflits ni de remords et pas de souffrance morale non plus. C’est vrai que j’ai fait intervenir mon cousin mais c’était pour venir dans la capitale car je ne savais même pas où elle se trouvait. Il fallait bien que quelqu’un me montrât le chemin. C’est vrai aussi que je l’ai sollicité une deuxième fois mais c’était pour quitter la benne seulement ; le travail ne m’a jamais fait peur. Je voulais être au contact des gens, c’est tout. Ceux qui font la benne une bonne partie de la nuit, vont ensuite dormir et ne voient du jour que son crépuscule. Ça convient peut-être à des demi-vieux qui ne pensent qu’à faire des économies mais pour un jeune ambitieux comme moi, c’est mieux d’être balayeur autonome. On vous affecte quelques tronçons de rues et on vous juge à la tâche. J’ai passé comme ça des années à Alger, entre la rue Hoche, un bout de la rue Khélifa Boukhalfa et un bout de la rue Auber. Quand le chef a su que mon cousin travaillait à la mairie, il m’a laissé tranquille jusqu’à mon départ volontaire. Mais il n’avait pas à se plaindre non plus. Je faisais mon travail consciencieusement, sans tromperie ni fioritures. Je n’ai jamais supporté les menteurs et les tricheurs. Le chef m’a rapidement logé au niveau de notre centre en face du Lycée Omar Racem. Si vous passez le soir, vous verrez que l’endroit n’est pas très repoussant. Vous remarquerez sûrement du linge étendu un peu partout, c’est la rançon de la propreté. L’été, quand il fait trop chaud, nous restons une bonne partie de la nuit dehors devant la porte parce qu’à l’intérieur c’est un peu l’atmosphère du hammam. L’hiver par contre, nous fermons les portails et enfilons presque tous nos vêtements.

Je commence la journée tôt pour pouvoir disposer de quelques heures l’après-midi. A sept heures tapantes, je suis déjà au niveau de la place Hoche avec mon chariot porte poubelle. Je fais rapidement le tour de la placette pour ramasser les détritus éparpillés le soir par les noctambules et nettoyer devant les portes des immeubles. Quantité d’ordures sont abandonnées par les éboueurs de l’aube, toujours pressés. Mon premier sac est vite rempli. Je le referme et le mets dans un angle bien visible pour le camion qui passera dans la journée. Je remonte ensuite la rue Hoche en balayant des deux côtés au fur et à mesure que j’avance. Je ne perds pas mon temps comme le facteur qui termine d’abord un côté de la rue avant d’entamer l’autre, parfois pour une petite missive de rien du tout. Généralement, je fais de longues escales devant les cafés car ça s’encrasse vite à leurs portes. Je ramasse des centaines de gobelets jetables gluants de restes de café et de sucre. Vous devriez voir la quantité de sucre qu’ils mettent dans une goutte de café ! On dirait qu’ils ne boivent le café que pour les beaux yeux du sucre. Pour ensuite déverser les restes dans la rue. Enfin, il y a encore les importateurs à qui ça doit faire plaisir. Les gens jettent les gobelets par terre sans se soucier des dégâts que ça fait sur les trottoirs. Et ils se plaignent des mouches et des moustiques après. La nuit, quand ils sont tous dans les bras de Morphée, ce sont les rats qui s’en délectent. Mais allez leur dire ! Moi, je ne le ferai pas. D’abord parce que c’est le travail du président et ensuite parce qu’ils sont trop agressifs, capables de vous balancer le gobelet à la figure. C’est celui qui a appelé ‘jetables’ ces gobelets qui en porte la responsabilité. Maintenant, il est trop tard de leur changer de nom car il s’est définitivement gravé dans la mémoire collective. Du moment qu’ils sont jetables, les Algériens continueront à balancer les gobelets sans se soucier de l’endroit où ils atterrissent.

Quand j’arrive devant les pâtisseries, les bouts de papier dans lesquels sont servies les viennoiseries me font courir dès qu’il vente un peu. Avec les pâtisseries mielleuses, type ‘flan’, l’effet est pire qu’avec le sucre dans les gobelets. Ça colle partout. Avant d’entamer la rue Auber, j’ai déjà bouclé mon 2ème sac. C’est vrai que des milliers de gens empruntent tôt le matin la rue Hoche, leur petit déjeuner à la main. Parfois, je m’amuse à parier avec moi-même. Je me dis : celui-là, il va balancer sa canette devant lui et d’un bon coup de pied la faire disparaître sous les voitures. One, two, three !... Après, c’est à moi qu’il revient de l’extraire de sa cachette. Comme les voitures ne quittent leur stationnement qu’en cas de force majeure, je ne vous dis pas la difficulté. Parfois, c’est une dame respectable qui se mouche vigoureusement. Je suis des yeux le vol plané du mouchoir imbibé, jetable lui aussi, qui atterrit sur le toit ou le capot d’une voiture. Le soleil se chargera ensuite de bien le sceller à la tôle. C’est au propriétaire de la voiture qu’il revient de le décoller, moi, je n’y touche pas. Je ne le ramasserai qu’une fois par terre, c’est le règlement. En abordant mon petit tronçon de la rue Auber, je respire un peu. Je descends à gauche puis encore à gauche sur la rue Khélifa Boukhalfa. Quelques coups de balai vite fait et me revoilà arpentant la rue Hoche dans l’autre sens. Durant ma courte absence, elle s’est de nouveau remplie de détritus. Quand les écoliers ont rejoint leurs pupitres et les travailleurs leurs bureaux, commence alors, sans jeu de mots, le ballet des commerçants. Ouverture des rideaux dans un grincement de ferraille à faire exploser les tympans. Il paraît qu’ils les laissent se gripper à dessein pour décourager les voleurs. En tout cas, je n’aimerai pas être au lit à ce moment-là et encore moins à proximité. Chacun balaye ensuite devant sa porte. Ne dîtes pas trop vite qu’ils font mon travail avant que je vous explique ce qu’ils font du fruit de leur brossage : un dernier coup de balai et tout disparaît sous les voitures en stationnement…

En milieu de matinée, la rue jusque-là calme, s’anime subitement. C’est l’heure des hittistes qui se réveillent tout doucement et reprennent leurs positions de la veille et des parkingeurs qui commencent leur racket quotidien. Et c’est parti pour une multitude de gobelets jetables et des centaines de mégots de cigarettes et de boulettes de tabac à chiquer suintant de salive. Contrairement à ce que vous pouvez pensez, j’aime bien les hittistes. Non que je veuille leur ressembler en tout, mais parce qu’on est du même âge et il me plaît de les côtoyer pour me mettre à niveau si je puis dire. Au centre, je vis avec des demi-vieux qui ne pensent qu’à leurs familles. Ils ne parlent que de leur journée de travail, de la ferraille ou des bidons en plastique qu’ils ont récoltés pour arrondir leurs fins de mois. A défaut, ce sont les histoires du passé, de leur village et de leur jeunesse perdue qui sont au menu. Au début, j’évitais les hittistes, trop violents à mon goût. J’ai assisté à quelques échauffourées et je dois dire que j’ai eu vraiment peur. Un jour qu’ils couraient dans tous les sens en vociférant des grossièretés et des jurons que je n’oserai même pas murmurer sans rougir, ils sont venus vers moi pour m’arracher le balai, puis la pelle pour les utiliser comme des armes blanches. L’un d’eux tenta de soulever mon chariot pour le balancer sur ses adversaires. Heureusement qu’il était lourd. Il calmera sa colère en le renversant et en éparpillant à coups de pied les ordures que j’y avais patiemment entassées. Je ne plaçai pas un seul mot de crainte de voir briller devant mes yeux la lame effilée d’un poignard. Le soir, le chef a failli me faire payer le balai et la pelle ; puis il s’est rappelé mon cousin… Je les évitais aussi parce que je pensais sincèrement qu’avec mon physique, j’avais plus de chance de harponner quelqu’une de ces riches rombières au volant de limousines rutilantes qui sillonnent mon secteur à la recherche d’une place de stationnement. Là, j’avoue avoir jalousé les parkingueurs pour les grands sourires qu’elles leur faisaient en les appelant par leurs petits noms ; aucune ne semblait s’intéresser à un balayeur, fut-il un disciple d’Apollon. Comme les parkingueurs n’ont pas changé de métier tout le temps que j’étais balayeur, j’ai fini par ne plus leur en vouloir. Au bout de plusieurs mois sans le moindre clin d’œil, sans espoir de résultat, j’ai changé de stratégie. Je me suis offert des fringues en copiant les hittistes et je suis devenu hittiste moi-même, après mes heures de travail bien sûr. Il faut bouger, n’est-ce pas, la fortune ne sourit qu’aux audacieux. C’est bien plus tard, en revoyant les quelques photos que j’ai gardées de cette époque de ma vie, que je me suis rendu compte de la coupe de cheveux que j’avais : repoussante, tout simplement horrible ! Et moi qui ne comprenais pas pourquoi mes regards appuyés revenaient toujours bredouilles. Plus tard, j’ai décidé de me rapprocher carrément des hittistes. Au début, je me faisais violence pour écouter leurs histoires lassantes de foot et de milliards détournés. Puis, je suis devenu curieux et j’appris pas mal de choses de la vie en les écoutant. Ils étaient au courant de tout les bougres ! Les intrigues politiques et les affaires louches, la corruption ou la tchipa comme ils l’appellent dans leur jargon, les magouilles en série, les détournements, rien ne leur échappait. Après avoir rôdé autour d’eux pendant plusieurs semaines en jouant du balai à leurs pieds, j’ai décidé de leur ressembler vraiment. Après les fringues, une bonne paire de baskets pour remplacer mes bons vieux sabots multifonctions. Bon, je n’ai pas pris les plus chères ; c’est mon côté paysan qui a eu le dessus. Ensuite la coupe de cheveux et enfin la cigarette. J’ai complètement changé de look. Pendant mon service, je faisais de plus en plus de haltes à leur niveau pour demander du feu, histoire de les côtoyer de plus près. De temps à autre, on me demandait une cigarette. J’étais ravi de rendre service. Petit à petit, je les ai apprivoisés. Dès la fin de mon service, je courais au centre en face du Lycée, me lavais, me changeais et les retrouvais contre leur mur en train de commenter les dernières informations. En les fréquentant, j’ai commencé à me désintéresser de mon travail. Je m’appliquais de moins en moins. Mes amis hittistes ne m’y encourageaient pas non plus. Ils disaient : « Hé quoi ! Tu ramasses la saleté des autres pour un salaire de misère alors qu’ils volent des milliards ! » Ou encore : « Tu te fais engueuler à longueur de journée à cause de ton chariot alors que tu nettoies devant leurs portes ! » Pour le chariot, c’est vrai, il est encombrant et je n’arrive à le garer nulle part. Entre les voitures, c’est carrément impossible, c’est à peine si une personne peut passer. Sur les trottoirs, il n’y a pas assez de place pour tout le monde, vous connaissez les trottoirs d’Alger. Et puis il y a ces commerçants qui protestent. Ils n’en veulent pas devant leurs vitrines et me le font savoir sans ménagement. Je les comprends, mais que faire et surtout où mettre mon engin pour pouvoir balayer à mon aise. Finalement, j’ai trouvé l’astuce, je l’adosse aux quelques arbres qui existent encore. Il y en a une petite dizaine qui s’accroche à la vie malgré les vicissitudes de la rue. Mais ils sont bien rachitiques ; il n’y a qu’à voir les gros furoncles qui se développent sur leurs troncs. Pauvres arbres ! Il paraît qu’il y en avait beaucoup plus en 1962. Ils meurent d’épuisement comme les Algériens. Parmi les hittistes que je fréquentais à l’époque, il y avait deux grands ados que l’école avait rendus très tôt à la rue. Ils passaient leur temps à faire briller les lames de leurs coutelas pour marquer leur territoire. Puis, du jour au lendemain, ils sont devenus de fervents habitués de la mosquée Rahma toute proche. Dès qu’ils entendaient l’appel à la prière, ils courraient se prosterner avant de nous rejoindre contre notre mur préféré et reprendre la discussion là où ils l’avaient laissée. Ils se laissèrent pousser une barbichette et échangèrent jean et baskets contre kamis et claquettes. Au fil des jours, on ne parlait plus que d’enfer et des pêchés que nous n’avions pas encore commis. Tout devenait subitement interdit. Samy et moi commençâmes sérieusement à avoir peur de l’au-delà. Puis nous les suivîmes dans la mosquée pendant trois jours avant d’abandonner et de retourner à nos occupations favorites. Moi, j’avais une bonne raison : on m’avait volé ma belle paire de basket pendant la prière et je dus en acheter une deuxième plus chère encore. J’étais hors de moi ce jour-là ! Samy me suivit par solidarité, je crois. Nous étions très proches. C’est lui qui m’a expliqué pourquoi il y avait autant de trous et de crevasses sur la chaussée et sur les trottoirs quand je me suis plaint de la difficulté de les nettoyer. L’eau stagnante qu’ils contiennent me dégoûtait et m’effrayait à la fois car c’est le repère favori des démons et des mauvais esprits qui affectionnent les endroits fétides comme je l’ai entendu dire depuis que je suis venu au monde. Ma grand’mère m’interdisait de m’en approcher et m’obligeait à réciter une formule incantatoire protectrice au cas où. Sûr de lui, Samy m’a déprimé en affirmant que les trous ne disparaîtront jamais et qu’ils seront au contraire de plus en plus profonds. « Et pourquoi donc ? » questionnai-je troublé, désespéré à l’idée de passer ma vie à racler des crevasses nauséabondes en jouant à cache-cache avec les démons. « Tu n’as pas encore compris ? me reprocha-t-il, c’est une source de revenus inépuisable, la tchipa, innocent ! »

- Ils font ça exprès, alors ?

- Bienvenu, khô ! se contenta-t-il de me balancer.

Je crois que c’est depuis ce jour-là que j’ai commencé à me désintéresser de mon travail. Mes amis hittistes y étaient pour beaucoup. Quand je les rejoignais après mes heures de travail, ils me taquinaient toujours. « Wech, chriki, combien de gobelets t’as ramassé aujourd’hui ? » Ou encore : « Il n’y avait pas de trésor dans les poubelles du bijoutier ? » Je ne disais rien car je sentais que c’était juste pour plaisanter. Ma famille aussi je l’ai délaissée, ma mère surtout qui devait sûrement s’inquiéter pour moi. J’envoyais de moins en moins d’argent à mon père parce que j’en dépensais de plus en plus avec mes amis. Quand j’avais quelques jours de repos, je préférais rester à la rue Hoche fumer, palabrer et boire du café, de mauvais goût comme je le saurai plus tard. En fréquentant les hittistes, je me rendis compte qu’ils ne parlaient pas que de foot et des milliards volés par ceux qui en ont la garde. Les one, two, three qu’ils se balançaient joyeusement n’étaient qu’un simple défoulement, une sorte de maquillage, de la poudre aux yeux des tuteurs éternels pour endormir et éloigner le mauvais œil en attendant les vents favorables pour mettre les voiles. Ils avaient un sujet de discussion très sérieux qu’ils n’abordaient qu’avec précaution dans une discrétion totale : quitter au plus vite ce pays de la tchipa et du kamis pour rallier l’Europe, la liberté, le paradis ! Samy s’y préparait sérieusement. Il avait un rêve tout simple, se marier avec une blonde. Petit à petit, je me suis mis moi aussi à rêver de ce paradis terrestre. Plus j’y pensais, moins je m’appliquais dans mon travail et plus j’oubliais ma famille. Moi qui avais horreur des tricheurs, je pris la fâcheuse habitude de dissimuler les ordures sous les voitures. Quand Omar, un harrague malchanceux rejoignit notre groupe, il n’était plus question ni de foot, ni de tchipa, ni des crevasses éternelles sur la chaussée et les trottoirs. Les débats se focalisèrent sur le seul et unique sujet qui nous intéressait tous. Omar me disait : « Tu ne le sais sûrement pas, ya khô, mais un balayeur chez les Roumis, c’est une personnalité ! Il vit mieux qu’un PDG chez nous ! » Samy confirmait. Moi, je ne faisais qu’écouter car je ne savais même pas ce qu’était un PDG et encore moins où et comment il vivait. En tout cas, les histoires extraordinaires qu’ils racontaient tous les jours me plaisaient beaucoup et j’ai commencé moi aussi à bâtir mon propre château en Espagne. Les photos qu’Omar nous montra étaient plus que parlantes. Il était rayonnant sur toutes celles que j’ai vues, au milieu de la verdure entre des arbres droits comme des soldats, devant une bouche de métro, parmi quelques passants souriants et même entre deux blondes lumineuses… Déformation professionnelle oblige, je ne remarquai sur les photos aucun sachet ou bouteille en plastique, aucun mégot, pas de gobelets jetables ou de papiers, rien ! Tout était nickel ! Je soupçonnai Omar d’avoir nettoyé les lieux avant de se faire photographier mais je ne dis rien de peur de paraître ringard.

Un jour, au beau milieu de la matinée, tandis que j’étais aux prises avec des chats errants qui me disputaient des abats de poulets puants, putréfiés par la chaleur, que quelque ménagère avait jeté de bon matin devant la porte de son immeuble pour ne pas empester son logis, Samy est venu me susurrer à l’oreille pendant que je les ramassais : « Libère-toi dans une heure, nous allons voir Hakim ‘l’expulsé’, il est rentré hier d’Allemagne », puis, se bouchant le nez : « tu n’en as pas marre de toute cette merde ? » Dès qu’il s’éloigna, j’empoignai mon chariot et dévalai la rue Hoche, abandonnant les boyaux à la porte de l’immeuble, à la grande satisfaction des matous. En m’approchant du centre, je ralentis la cadence, marchai en titubant et commençai à simuler des douleurs un peu partout. Moi qui abhorrais les menteurs, je me présentai au chef et l’informai sans rougir que j’étais malade et que j’avais besoin de voir un médecin. Il hocha la tête plusieurs fois sans rien dire. Je le laissai et partis me laver et me changer. Je sortis ensuite du centre en gémissant car je le suspectai en train de m’observer en cachette. Je me joignis à mes amis hittistes et nous nous dirigeâmes vers le Sacré Cœur en haut de la rue Didouche. Samy me chuchota à l’oreille en cours de route qu’il était fauché et les autres aussi et qu’ils avaient besoin que quelqu’un paie les consommations lors de la rencontre avec Hakim. « Pas de problème ! » dis-je tout de go ; j’étais prêt à bien plus que cela. Quand nous entrâmes au café, je repérai immédiatement Hakim à son apparence extérieure bien que je ne l’eusse jamais vu auparavant. Il était bien habillé, bien coiffé, rasé de près, ses chaussures brillaient, bref, il avait bien l’air de quelqu’un fraîchement arrivé de l’étranger. Il était attablé de manière ostensible, le regard lointain et fumait des cigarettes de marque. Nous le saluâmes et prîmes place à ses côtés. Le serveur s’empressa de prendre la commande. La facture allait être salée mais je m’en foutais. « Et alors, Hakim, comment c’était là-bas ? » commença Samy timidement. Hakim posa sur lui un regard lourd et pour toute réponse eut cette réplique qui vaut bien son pesant de flegme algérois : « c’est autre chose ! » Puis les questions et les réponses s’enchaînèrent. On voulait tout savoir, tout comprendre. Mes amis hittistes étaient en effervescence et moi aussi mais Hakim gardait tout son sang froid, parlait lentement et avec parcimonie comme un Allemand, je le sus plus tard. Les femmes ? Elles sont magnifiques, belles et toujours souriantes, des blondes partout. Les gens ? Respectueux et généreux. La bouffe ? Des parts de lion. Les fringues ? Que des marques et presque pour rien. Les voitures ? Des modèles qu’on n’a jamais vus en Algérie. Les villes ? Tellement propres qu’on peut s’y prélasser toute la journée. Là, j’ai tiqué. Cela voudrait-il dire qu’ils n’ont pas besoin de balayeur ? Je restais pensif, n’écoutant plus que d’une oreille distraite, l’air triste. Je percevais à peine les éclats de rire sans en connaitre les raisons. Puis, je passai à la caisse et nous quittâmes le café. « Maintenant, j’ai compris » me dit Samy sur le chemin du retour. Je le regardai médusé. « Tu n’as pas entendu ce qu’il a dit ? » J’arrondis davantage les yeux. « Là-bas, ils n’aiment pas les menteurs, les violents et les voleurs… Youcef, continua-t-il en me secouant par les épaules, réveille-toi, nous avons toutes nos chances ! »
Ce soir-là, nous restâmes longuement à discuter Samy et moi. Notre décision était prise. Nous partirons ensemble, sans les autres. Ah, partir ! C’était enfin notre tour. Les préparatifs commencèrent dès le lendemain. Mais je devais encore faire face à mon chef qui prit l’habitude de me sermonner au petit matin. Puis, un jour j’ai trouvé mon cousin devant la porte du centre. Il avait l’air contrarié. C’était moi qu’il attendait. Il me fit des reproches sur mon travail bâclé et mon attitude envers ma famille. Je regardais mes baskets pendant qu’il parlait. Il proposa de m’obtenir un congé exceptionnel pour aller au bled. J’acceptai sur le champ. J’avais aussi besoin de faire mon passeport. Quand j’arrivais au village, je me précipitais pour baiser l’épaule de mon père. Il eut un mouvement de recul, me toisa de bas en haut, s’attarda longuement sur ma tenue vestimentaire et mes cheveux ébouriffés et refusa de se laisser embrasser. « Va d’abord chez le coiffeur » me dit-il en détournant les yeux. Ma mère me serra longuement contre sa poitrine généreuse. Je garde toujours cette sensation de chaleur enfouie au plus profond de mon être. Je lui remis les cadeaux et l’argent.

Après, tout est allé très vite. La Turquie, la Grèce puis d’autres pays européens et enfin Berlin. La clandestinité pendant de longs mois chez un brave restaurateur kurde à Neukölln. J’appris un second métier chez lui. Samy finit par se rendre en France chez un parent qui acceptait de l’héberger. Moi, je suis resté. Je n’avais pas le choix mais heureusement devrai-je dire car je me plaisais dans cette ville paisible. Je me sentais chez moi, en sécurité. Puis ce fut Ingrid qui entra dans ma vie. Quand son regard croisa le mien dans le métro, j’étais loin de me douter qu’elle allait bouleverser mon existence. Elle fut tout pour moi : ma protectrice et mon guide, ma mère et ma compagne, mon amie et ma maîtresse, mon professeur, mon trésor et mon trésorier, mon associée, ma cuisinière et aussi ma femme et la mère de mes enfants. Grâce à elle je trouvai une place de balayeur à Berlin pendant les premières années et je peux aujourd’hui confirmer les dires d’Omar, le harrague malchanceux.

Le bateau a quitté le port depuis quelques minutes. Alger se détache peu à peu. Je devine derrière les rangées d’immeubles alignés au cordeau, le quartier que j’ai balayé des années durant. J’y ai fait un petit pèlerinage en voiture avant d’embarquer. Les trous et les crevasses sur la chaussée et les trottoirs se sont multipliés. Samy n’avait pas tort. Les balayeurs sont toujours à leurs postes comme des soldats en campagne. Il m’a semblé qu’ils étaient plus nombreux. Les quelques arbres, toujours aussi rachitiques, n’ont pas encore été arrachés. Tant mieux pour les oiseaux. Le bateau dépassa la jetée. Une larme glissa sur ma joue sans m’avertir. Je me dis que c’était la dernière fois que je voyais ce panorama. Je suis venu en coup de vent pour rendre un dernier hommage à ma mère. Plus rien ne me retient dans ce pays. Alger s’est maintenant enveloppée de nues. Il est temps de rouler cette lettre et de préparer la bouteille. Une dernière chose. Si vous êtes un jour de passage à Berlin, laissez-vous mener à Kreuzberg, c’est un quartier chaleureux, arpentez sans crainte Oranienstrasse, et si vous avez un petit creux, cherchez dans une ruelle le petit resto ‘chez Josef’, c’est un endroit douillet, vous me trouverez derrière le comptoir avec Ingrid pour vous servir un café, un bon café. Je vous attendrai toute la vie.

Oh, toi qui verras s’échouer
à tes pieds cette bouteille,
dis pour l’amour du Ciel
ma douleur et mon deuil
au flanc de montagne
une brise s’est levée
quand tout à coup
s’est retournée la terre
emportant à jamais
mes repères et ma chair

Mohamed Djaafar
Alger, décembre 2013

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria